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Carnet de route
KARACHI, LES 10 000 COEURS DU DR. AZAM
La porte du Centre de la Promesse s’ouvre. Derrière, une dizaine d’enfants, totalement incontrôlables se jettent sur nous… Nicolasse !!! Véronique, Nicolasse, Véronique !!!! Un an après notre première visite, les mômes sont toujours autant en demande. En demande d’attention, de regards, de gestes chaleureux. Lors de notre première visite, nous nous étions attachés au petit Jaffer, récupéré inconscient dans un mausolée. Il a grandi. Tellement grandi que je ne l’ai pas reconnu au premier coup d’œil. Déçu, il va bouder dans un coin. Puis il pardonne et vient m’embrasser. Ses bisous sentent la colle et laissent des traces blanches sur mes joues.
Je suis soulagée de voir que Jaffer a pris racine au Centre. Il passe beaucoup moins de temps dans la rue. La rue infernale de Karachi. La rue de tous les dangers. Prostitution, héroïne, criminalité, rumeurs de trafic d’organes, et tous les accidents qui peuvent arriver à ces mômes quand ils sont camés et ne contrôlent plus rien.
Mais Jaffer me raconte que ses parents viennent le récupérer de force au Centre. Ils le ramènent chez eux et continuent à l’enchaîner. L’enchaîner au pied d’un lit, d’une table, l’enchaîner pour aller à la madrasa (à l’école). Il confie qu’il vient de s’enfuir à nouveau. Sa mère l’a envoyé acheter du sel, il en a profité.. Rien n’a changé.
J’éprouve toujours le même malaise et la même colère lors des séances de sniff, ces pots de colle de menuiserie dans lesquels les enfants trempent leur doudou. Dans cette pièce exiguë, les vapeurs me montent à la tête. Je vois les yeux de Jaffer qui deviennent de plus en plus vitreux. Son haleine devient insoutenable. Jaffer me confie qu’il se sent bien. « Il a l’impression d’être un cosmonaute qui marche sur la lune »…. Il plane et il n’est pas prêt de décrocher. Je me demande encore comment un si petit corps peut encaisser autant de drogue.
Il me demande d’écrire mon nom sur la paume de sa petite main et de lui dessiner une fleur. A peine terminée, tous les autres enfants réclament la même chose. Je m’applique. Ca ne se refuse pas. Les camardes de Jaffer sont très sensibles, un rien les blesse.
Deux jours avant notre arrivé Azam a encore fait une crise cardiaque. Il est cloué au lit loin de ses enfants. Pudique, comme le sont de nombreux Pakistanais le docteur refusait qu’on le voit malade et affaibli. Ce personnage extraordinaire que nous avions laissé parcourant tout Karachi dans sa vieille ambulance est toujours aussi attachant et humain.. Mais derrière son optimisme de façade, on perçoit toute sa tristesse, son désespoir. Il ne reviendra sans doute jamais à la maison de la promesse.
Et pourtant il a du travail, Azam s’est engagé dans de nouveaux combats : il nous raconte qu’il a ouvert son centre aux filles droguées à l’héroïne, que certains de ses enfants sont atteints du sida, que l’argent commence à manquer.
Je ne peux m’empêcher d’admirer son énergie et sa patience avec les enfants affalés sur son lit. Jaffer lui demande 30 centimes d’euros… pour acheter un hamburger.
Dans la pièce voisine, sa femme s’est retranchée loin du regard de Nicolas. Elle ne se montre pas à un homme étranger. Epuisée par les tentatives répétées pour qu’Azam se préserve. Elle voudrait qu’il décroche, qu’ils partent loin de la drogue et des enfants pour rejoindre leurs filles aux Etats-Unis.
Azam sort de sa table de nuit 10 euros... De quoi acheter une dizaine d’hamburgers pour ses enfants..
Nous repartons avec le sentiment étrange de porter dans nos cassettes le dernier espoir d’Azam et de ses protégés. L’espoir qu’à l’autre bout du monde, quelqu’un leur vienne en aide et remplisse le réservoir du centre de la Promesse pour faire quelques kilomètres de plus.
Pour contacter le Dr Azam :
pksocity@khi.paknet.com.pk
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